Grands dossier criminels

 

 

Extrait de « Les grands dossiers criminels de Belgique » par René Haquin et Pierre Stéphany, Editions Racines, novembre 2005.

1851

L'AFFAIRE VISART DE BOCARMÉ

 

Comment le descendant d'une vieille famille de la noblesse empoisonna son beau-frère avec la nicotine extraite de ses plants de tabac et fut, pour cela, guillotiné à Mons.

 

Quand on va de Mons à Tournai, si on emprunte la nationale 50, on croise, passé Basècles, la route Gand-Valenciennes. C'est le Hainaut vert, un frais paysage de vallons, de ruisseaux et de colli­nes. La France est à deux pas. Le village de Bury, sur la gauche, qui aujourd'hui relève de l'entité de Péruwelz, est connu pour une tombe romaine du 1er siècle. Il possède surtout le château de Bitremont, qu'on ne trouve qu'en le cherchant, car il se cache dans la verdure, au fond d'un creux, parmi les arbres, les prés et les étangs. Un affluent de la Verne forme des douves que franchit une passerelle remplaçant l'antique pont-levis.

Le château a brûlé en 1998. Des squatters eurent leur domicile dans les vestibules et les vastes pièces aux plafonds crevés, où les tentures en lambeaux pendant aux fenêtres témoignaient de la splendeur passée. Il était délabré, on le restaura. Tel quel, il a encore de l'allure. Flanqué de deux tours à meurtrières, ce fut une place forte. Son donjon doit remonter au XIIIe siècle.

Il appartient aujourd'hui à un consortium où on trouve notam­ment une descendante des Merode et une société immobilière mais il n'est toujours pas habité. Un Beaulieu, avant cela, y vivait avec sa nombreuse famille. Il exploitait une source thermale jaillis­sant dans le parc, dont il commercialisait les eaux avec l'aide d'un marchand de bière.

C'était déjà une des activités du propriétaire précédent, Henri Van Nedervelde, qui, dans les années trente, fut un fervent admi­rateur de Léon Degrelle et un rexiste militant. Pendant la guerre, Van Nedervelde y recevait des officiers allemands. En 1942, il prit la place du bourgmestre de Bury. Un dimanche d'août 1944, au sortir de la messe, malgré les gardes du corps qui ne le quittaient pas d'une semelle, il fut abattu par des résistants.

Le château de Bitremont, dans la région, est connu sous le nom de «villa du Loup». Bien avant les événements que nous allons rapporter, il avait ses légendes. Des crimes, assurait -on, y furent commis. On s'y montrait l'escalier dit des revenants.

Il fut longtemps propriété d'une des branches de la famille Vis art de Bocarmé. Noblesse de robe, originaire du Tournaisis ... Le plus ancien Vis art connu semble être, en 1601, Michel-Vincent, un bour­geois, dont un petit - fils, conseiller au Parlement de Tournai, époux de Marie-Antoinette du Bus, acheta Bitremont aux Merode, fut substitut du procureur général en 1674, vit sa seigneurie érigée en comté par Marie-Thérèse et prit le nom de comte de Bocarmé et de Bury, seigneur de Ponange.

Les Visart de Bocarmé restèrent, malgré la Révolution, propriétaires de Bitremont. Le comte Julien, peu après Waterloo, épousa une marquise de Chastelet, nièce d'un général qui combattit dans les armées autrichiennes contre la France de Napoléon et finit gouverneur de Venise. Elle se prénommait Ida, elle vivait beaucoup à Paris, elle fréquentait la meilleure société. Honoré de Balzac était un ami de la famille. Il vint, en 1844, faire une visite à Bitremont. Il ne savait pas que le château allait être le décor d'un drame dont les péripéties et les personnages auraient pu trouver place dans sa Comédie humaine.

 

Du cœur de lion

 

Le comte Julien et la marquise Ida eurent un fils que les docu­ments officiels font naître à Java, en 1819, mais qui, en réalité, vit le jour à bord d'une frégate qui transportait ses parents en Malaisie. Les hurlements du vent et le fracas des vagues soulevées par la tempête couvrirent ses premiers cris. On l'appela Hippolyte.

Proche des Nassau, qui alors régnaient sur nos provinces, le comte s'était vu confier le poste d'inspecteur général des domai­nes aux Indes néerlandaises. Cette mission lui permettait de fuir Bitremont, où sévissait son père, personnage maniaque et grognon qui autrefois avait été page à la cour de Joseph II et qui ne s'enten­dait avec personne.

Hippolyte passa ses premières années à Java. Il eut pour nour­rice une Malaise qui, au moment où il fallut le sevrer, lui fit, à ce que l'on dit, manger du cœur de lion. C'était pourtant un enfant chétif, peu résistant devant les maladies, que sa mère ramena en Europe pour raisons de santé. Il guérit mais resta taciturne, en proie à de brusques accès de colère - et totalement fermé au goût de l'étude; c'est tout juste si ses précepteurs réussirent à lui appren­dre à lire et à écrire.

Il retraversa la mer à quatorze ans, avec son père, qui avait perdu son emploi à la suite des événements survenus en Belgique en 1830 et qui s'était fait trappeur dans l'Arkansas, aux États­Unis. Hippolyte y apprit l'usage que l'on peut faire des plantes vénéneuses, par exemple pour se protéger des bêtes sauvages. Il passa là quatre ans, avant de débarquer au Havre, épuisé et sans le sou, et de regagner Bitremont encore plus caractériel qu'avant.

La fortune des Visart de Bocarmé avait fondu. Comptant se refaire, Hippolyte épousa Lydie Fougnies du Bois, fille d'un commer­çant de Péruwelz. Elle était plus énergique que jolie, mais elle avait du charme; elle épousait un titre et lui une fortune. Le grand-père de Lydie était tonnelier, son père épicier. Les Fougnies avaient acquis pour presque rien, sous la Révolution française, la terre de la Garenne du Bois; le père se fit baron et se rebaptisa du Bois. Enrichi dans le négoce des denrées coloniales, il sut aussi faire prospérer la dot de sa femme, fille d'un riche notaire. Hippolyte pouvait nourrir de belles espérances.

Le jeune comte Visart de Bocarmé était, en réalité, un person­nage d'un commerce peu agréable, qui brutalisait sa femme, harcelait les servantes et entretenait une maîtresse dont il eut un fils naturel. Le temps que mit le beau - père à quitter ce monde n'améliora pas son humeur. De plus, quand on ouvrit le testament, on s'aperçut qu'il avantageait outrageusement le frère de Lydie, Gustave, un infirme rachitique et scrofuleux, mal amputé d'une jambe qu'il avait fallu lui enlever à la suite d'une chute de cheval et qui s'obstinait à survivre. Il s'obstina si bien qu'il entreprit de racheter des terres que le comte Hippolyte, en grand besoin d'argent, était obligé de vendre et qu'il se rendit propriétaire, à dix lieues de Bitremont, du château de Grandmetz. Il fixa son destin en annonçant son prochain mariage avec la fille de la châtelaine.

Savoir si la coquette Lydie, qui avait des goûts dispendieux, prêta la main à l'élimination de son frère, c'est une des questions que pose le drame de Bitremont. D'Hippolyte, en revanche, on ne doute guère qu'il ait pris la décision d'aider l'infirme à gagner au plus tôt un monde présumé meilleur.

 

De mort violente

 

Le drame survient le 21 novembre 1850. Gustave est invité à Bitremont par Lydie et Hippolyte, on ne peut plus aimables, qui, disent-ils, ne pourront assister à la noce, car ils doivent partir en voyage. Ils espèrent que le beau- frère voudra bien, en leur absence, s'occuper de la propriété. L'invitation a pour objet de lui remettre une procuration.

On échange les signatures. Le déjeuner est servi. Il pleut des seaux, le vent souffle en tempête. On offre à Gustave d'attendre une accalmie. Le couple etle beau-frère sont dans la salle à manger. La gouvernante, Émerence, travaille dans la chambre des enfants. Elle demande à une servante, Justine, d'aller chercher le lait du goûter. Pour éviter, vu le temps, de prendre l'escalier de service qui lui ferait traverser la cour, Justine emprunte le couloir qui dessert tout l'étage et le grand escalier, passant ainsi devant la salle à manger. Elle y entend du vacarme, des râles, des jurons, un fracas de meubles renversés, des cris. «Aïe! Au secours! Hippolyte, pardonne!. .. ) Le comte sort brusquement de la pièce, hagard, le visage en sang, les vêtements déchirés. Il réclame du vinaigre, dont il frictionne le visage de son beau-frère étendu par terre et sans connaissance. D'autres domestiques accourent. Gilles, le cocher, porte Gustave dans le lit d'une alcôve. Le docteur Semet, de Péruwelz, arrive; il ne peut que constater le décès.

« Gustave, explique Hippolyte, s'est plaint de fortes migraines, dont il est d'ailleurs coutumier. À table, une nouvelle et violente douleur l'a saisi. Il est mort d'une apoplexie brutale. »

Tout cela semble étrange. D'ailleurs, le comte aussi aurait besoin de soins. Les clameurs de Gustave mourant étonnent. «Pardonne), dans le vocabulaire de l'époque, ce n'est pas le cri de quelqu'un qui a quelque chose à se reprocher, mais une façon d'implorer la pitié, de demander grâce.

À sept heures le lendemain matin, le secrétaire communal est convoqué pour apprendre que Gustave Fougnies vient de succom­ber à un mal foudroyant. Le notaire Cherfosse, appelé à son tour, s'étonne, lui aussi, de l'agitation du comte. On alerte le parquet. Le juge d'instruction Heughebaert se met au travail. Hippolyte, interrogé, répond grossièrement. Une autopsie est pratiquée; elle révèle que le boiteux est mort « de mort violente, par ingestion d'une matière caustique quelconque, vraisemblablement de l'acide sulfurique, les lèvres, la langue et l'arrière-gorge étant brûlés». Une voiture emporte les époux Visart de Bocarmé vers la prison de Tournai.

C'est Jean Stas, chimiste réputé, qui acheva l'expertise. Professeur à l'École royale militaire après avoir travaillé à Paris avec Jean­Baptiste Dumas, Jean Stas allait ouvrir de nouvelles voies à la toxicologie criminelle. Léopold 1er lui rendait parfois visite dans son laboratoire de la me Jonker. On lui envoya quatre bocaux d'éléments prélevés sur le cadavre de Gustave. Il les étudia pendant des jours. Il n'y trouva pas, contrairement à ce qu'il pensait, de vitriol, pas davantage de strychnine. Une curieuse odeur de vinaigre puis­samment concentré l'étonnait, et aussi comme une émanation de vieille fumée de pipe. Jean Stas avait horreur du tabac; il interdi­sait à ses collaborateurs de fumer. C'est ce qui le mit sur la voie: Gustave Fougnies était mort pour avoir absorbé de la nicotine, l'huile essentielle du tabac qui, à l'état pur, est un poison violent.

 

Les méfaits du tabac

 

Le comte Hippolyte, quelque temps auparavant, s'était remis à la botanique, avec un intérêt marqué pour les végétaux mortifères. Il créait dans son parc des parterres de plantes inconnues sous nos cieux, qu'un jardinier perplexe était chargé d'entretenir. Il préten­dait qu'il voulait fabriquer de la « goutte », il disait qu'avec les produits qu'il allait extraire de ses cultures, il obtiendrait des décoc­tions propres à détruire les insectes qui s'attaquaient aux fruits du verger.

L’enquête mit en évidence les nombreux voyages qu'il avait effec­tués à Gand et à Bruxelles. Il était devenu un client assidu des naissants chemins de fer, dont un poète chantait les beautés:

Symbole intelligent de force créatrice, Du canon détrôné, sublime successeur Héros d'un avenir de paix et de justice, Salut! Ô noble Remorqueur.

Comme il n'y avait pas encore de ligne entre Tournai et Bruxelles, il fallait, pour gagner la capitale, passer par Gand, changer plusieurs fois de convoi et le tout prenait bien quatre heures, mais le voya­geur en profitait pour réfléchir à ses projets. C'est d'ailleurs à Gand, chez un chaudronnier du quai des Récollets appelé Vandenberghe, en se présentant sous un faux nom, qu'Hippolyte Visart de Bocarmé acheta une cornue. Il rendit aussi visite au chimiste Loppens, dans son atelier de l'École industrielle, lui expliquant qu'il avait vécu à Java, où il avait vu les indigènes accommoder leurs flèches avec le suc de certaines plantes; ses parents, disait-il, étaient encore là ­bas et il voulait leur apprendre comment se protéger contre le poison, éventuellement, le jour où ils seraient attaqués.

On sut qu'à Bruxelles, il se procura chez un libraire de la rue de l'Étuve de vieux manuels de chimie et de botanique, dont le Traité des poisons d'origine animale, minérale et végétale ou Toxicologie générale, publié en 1815 à Paris par Orfila, dont l'influence était grande dans le corps médical. À Bruxelles, où il logeait à l'hôtel des Étrangers, il fréquentait des voyantes. On apprit qu'il s'était fait livrer un ballot de quarante kilos de tabac, lui qui ne fumait pas!

À Bitremont, il avait un laboratoire, qu'il prétendit d'abord instal­ler dans la cuisine, d'où l'opposition farouche de la cuisinière réussit à le chasser. Il s'établit dans un bâtiment annexe. L'enquête, cependant, ne réussissait pas à retrouver le matériel qu'il avait utilisé. Jusqu'au jour où les deux gendarmes chargés de cette recherche, et qui peut-être n'y avaient jusqu'alors pas mis beau­coup de zèle, découvrirent, dans la chambre d'une servante, une trappe donnant accès à un faux plafond. On sortit de celui-ci tout un lot d'éprouvettes, de tubes et d'alambics, dont on pouvait penser qu'ils avaient servi à extraire de l'herbe chère à Jean Nicot le fatal alcaloïde et qui, dès lors, se trouvèrent promus au rang de pièces à conviction.

Le comte et la comtesse restés en prison, leurs trois enfants, dont l'aîné n'avait pas six ans, étaient confiés à un instituteur de Tournai. Lui niait tout. «C'est Gustave, disait-il à présent, qui s'est empoi­sonné lui-même en vidant une fiole de nicotine qui se trouvait dans le tiroir du buffet. En apercevant ce geste, je me suis préci­pité pour le retenir, d'où la lutte et les cris que l'on a entendus au-dehors, mais il était trop tard.» La comtesse assurait que le comte n'avait jamais, en essayant ses drogues, empoisonné que le chat, et quant à la scène finale du drame, elle n'en avait vu que le début. On pouvait néanmoins retenir à sa charge que, pour proté­ger son mari, elle avait, dans la nuit suivant la mort de son frère, vidé dans l'étang les flacons de nicotine, nettoyé le plancher de la salle à manger, fait disparaître les instruments de laboratoire et brûlé les traités de toxicologie dont on n'avait retrouvé le lendemain dans la cheminée qu'un paquet de papiers calcinés.

 

Par train spécial

 

Une affaire aussi sophistiquée, mettant en cause des personnages aussi haut placés, émaillée de péripéties aussi originales, ne pouvait manquer de soulever l'intérêt de l'opinion publique. Toute l'Europe se passionna.

Le procès devait s'ouvrir à Mons le 27 mai 1851, dans le vieux palais de justice de la rue de Nimy, que l'on venait de restaurer. Cet événe­ment en marquait, en quelque sorte, l'inauguration. Comme on était à trois semaines de la ducasse, la ville plongeait déjà dans l'effer­vescence; on repeignait, on nettoyait. L'affaire Visart semblait s'ajouter à la fête. Des affiches, en ville, annonçaient le prochain compte-rendu des audiences, avec des illustrations montrant les principaux personnages du drame et des vues du château. L'Indépendance belge, un des principaux quotidiens du pays, faisait savoir que, pour rapporter le déroulement du procès, elle mobiliserait, outre son correspondant local, quatre sténographes. La Gazette de Mons publiait des extraits d'un roman commis dans sa jeunesse par Lydie Fougnies, Adeline, histoire écrite par elle et envoyée à Madame la comtesse de Sevreuil. Les reporters allaient à Bury visiter le château, guidés par les domestiques et certains, dit-on, déjeunè­rent sur la table même de la salle à manger qui avait vu le malheureux Gustave se débattre entre les bras de son beau-frère ... Ils décrivaient à plaisir le décor du mélodrame, rajoutant au besoin, là où il en manquait, des oubliettes, des armoires secrètes et des mâchicoulis. Ils en profitaient pour faire un peu de tourisme, découvraient les curiosités de la région. Ainsi, l'envoyé spécial de La Gazette des Tribunaux s'étonnait-il de l'enseigne d'un cabaret, à Bury, ainsi rédigée:

 

« À la Tran

Quillité

Bonne bierre »

 

À Mons, le président de la cour d'assises avait immédiatement compris que l'on ne pourrait caser tout le monde dans le local prévu. Il fit abattre une cloison, ce qui ménageait 500 places, chif­fre plus conforme au niveau des débats. Les spectateurs ne furent pas déçus. Derrière les magistrats, on reconnaissait le gouverneur du Hainaut, le président de la Chambre, Verhaegen, le général Brialmont, ministre de la Guerre. Nonante­sept journaux, dont trente-sept quotidiens, avaient envoyé des reporters.

On constata que le comte avait complètement rasé sa barbe et sa moustache. Il continuait à protester de son innocence et à s' em­pêtrer dans ses contradictions. La comtesse, immobile dans ses voiles, tout de noir vêtue, avait grande allure. La version des faits telle qu'elle la présentait accablait plutôt son mari. Les séances furent dramatiques; la salle prenait parti. Il y eut plus de cent témoins. Le réquisitoire demanda deux jours.

 

Parmi les avocats assurant la défense du comte, on se montrait Charles Lachaud, déjà célèbre et venu tout exprès de Paris. C'était un spécialiste: il avait, en 1840, dans un des procès les plus reten­tissants du siècle, défendu Mme Lafarge, accusée d'avoir empoisonné son mari à l'arsenic et condamnée aux travaux forcés à perpétuité (mais plus tard graciée par Louis Napoléon Bonaparte, convaincu de son innocence); sa plaidoirie atteignit les sommets de l'élo­quence judiciaire.

Les débats durèrent trois semaines. Ils se seraient prolongés encore si le président n'avait décidé d'en finir le 14 juin. Il était 21 heures quand le jury se retira pour délibérer. Il réapparut une heure trente plus tard. Le comte prostré, la comtesse dédai­gneuse entendirent le verdict: pour elle, l'acquittement; pour lui, la mort.

Il n'existait pas encore, en 1851, de ligne télégraphique entre Mons et Bruxelles. Les seize premières séances du procès Visart de Bocarmé s'étaient terminées au début de l'après-midi, assez tôt, pour que les journalistes bruxellois pussent envoyer par le train une copie destinée à paraître le lendemain matin. Le 14 juin, en revan­che, on savait qu'on allait rater le dernier train. I.:Indépendance belge, qui voulait donner le verdict dès son édition du matin, fit, dans le plus grand secret, chauffer un train spécial qui ramènerait au plus vite le compte-rendu dans la capitale. Le 15, dès 6 heures, le grand quotidien paraissait avec l'information et ce commentaire: {( En l' ab­sence de bureau télégraphique à Mons, nous avons cru être agréables à nos lecteurs en ne reculant pas devant la dépense considérable d'un convoi spécial afin de recevoir quelques heures plus tôt le résul­tat de l'affaire qui, depuis près d'un mois, occupe si vivement l'opinion publique.» Un autre journal, toutefois, I.:Écha de Bruxelles, beaucoup plus modeste, donnait, lui aussi, la nouvelle. Son rédac­teur sur place, un vétéran expert en ficelles, avait eu vent de l'initiative du puissant confrère et avait, moyennant une pièce de cent sous, confié une enveloppe contenant son article au chauf­feur de la locomotive.

 

« Nicotine et guillotine »

 

Sous Léopold 1er, le code punitif de 1810 était encore en vigueur, qui voulait que les délinquants fussent flétris d'une marque au fer rouge et les voleurs exposés au carcan sur la place publique. On guillotinait encore. Le premier roi des Belges, cependant, réprou­vait ces pratiques barbares et graciait aussi souvent qu'il le pouvait. En 1850, selon l'historien Carlo Bronne, cinquante-huit condam­nations à mort avaient été prononcées depuis le début du règne, mais deux seulement avaient été exécutées.

Hélas, dans le cas du comte Hippolyte, le roi estima la pitié au­dessus de ses moyens. Le rang du coupable, ajouté à la gravité de la faute et au retentissement que l'affaire avait eu, exigeait le châti­ment. C'est en vain que la comtesse Ida, qui avait depuis Paris suivi les péripéties de la tragédie vécue par son fils, envoya à Léopold 1er une supplique demandant l'indulgence.

Le 18 juillet, dans le cachot où un gendarme veillait à côté de lui, afin d'éviter qu'il tente de mettre fin à ses jours, le comte Visart de Bocarmé apprit qu'il serait exécuté le lendemain. Alternant moments de sérénité et accès de tristesse, il avait continué à protester de son innocence.

Il souhaitait les secours de la religion, mais il se méfiait; il crai­gnait que la confession fût un subterfuge propre à lui extorquer des aveux. Le hasard voulut que, justement, fût de passage à Mons un prélat américain, Mgr Puree!, archevêque de Cincinnati. Ils pour­raient converser en anglais. L'archevêque vint le voir. Il entendit la messe, communia. Il se demandait si on peut aller directement de la terre au ciel sans passer par le purgatoire - et s'inquiétait aussi de savoir si le couteau de la machine du docteur Guillotin était assez affûté pour qu'il coupât le cou sans douleur. Les spécialistes, chacun dans sa compétence, le rassurèrent.

L‘échafaud avait été dressé dans le bas de la Grand-Place. Une foule immense, dès dix heures du matin, maintenue par les gendar­mes à cheval, avait envahi les rues. Les bourgeois, les boutiquiers, l'hôtel de la Société des Nobles avaient fermé leurs volets. Les cloches de la chapelle Sainte- Élisabeth sonnaient le glas.

Le comte gagna le lieu du supplice non dans la charrette des condamnés du commun, mais par la voiture cellulaire, qu'escor­taient seize gendarmes. Le doyen de Sainte- Waudru et l'archevêque de Cincinnati, en camail bleu et surplis blanc, l’accompagnaient, récitant avec lui le chapelet.

Le condamné montra là une dignité qu'on lui avait rarement connue. Il était habillé à l'ancienne, en chemise blanche, culotte de casimir noir, bas de soie blanche et escarpins vernis.

On avait posé sur ses épaules une robe de chambre à carreaux écossais qu'on lui ôta pour monter à l'échafaud. Il gravit les marches d'un pas ferme. Le bourreau était un vieux monsieur à cheveux gris, qui lui coupa la tête en l'appelant «monsieur le comte }}. L archevêque se tenait si près que le sang éclaboussa son étole.

Lydie Fougnies avait passé la nuit suivant le verdict chez un offi­cier de l'état civil, à Mons. Elle regagna Bitremont le lendemain, où elle ne passa que quelques heures, errant dans les couloirs qui avaient été le décor du drame. Peut -être aurait-elle souhaité garder le château, mais il lui fallut s'en défaire, ainsi que des terres de Bury. Elle se trouvait à présent seule propriétaire des biens laissés par son père et son frère. Il semble qu'elle ait rendu visite à son mari le 6 juillet; peut-être s'agissait-il de régler des problèmes de succes­sion. On la vit un moment à Tournai, où elle n'était pas entourée de la sympathie générale. Elle alla cacher sa réhabilitation à Paris. Ensuite, on perd sa trace et celle de ses enfants; on pense qu'ils s'em­barquèrent pour l'Amérique. Les Visart de Bocarmé que l'on connaît aujourd'hui en Belgique appartiennent à une autre branche de la famille.

Le souvenir du crime, en revanche, dura longtemps. Pendant une génération, on chanta en Hainaut des complaintes que l'on vendait dans les villages, sur de grandes feuilles de papier ornées de dessins naïfs, contant la triste histoire du sire de Bitremont; l'une d'elles avait 101 couplets.

Dans les années 1990, à Bruxelles, la Comédie Claude Volter joua une pièce de théâtre écrite d'après les minutes du procès et qui ne durait pas moins de cinq heures. La pièce s'appelait Nicotine et guillotine. L'épilogue en variait d'un soir à l'autre, car c'est le public qui, à la fin de la représentation, sur la foi de ce qu'il avait vu et entendu, déclarait si le comte était coupable ou non. On ne l'acquittait pas souvent.

 

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